4 septembre 2018

La Grande Motte : l’aménagement du littoral languedocien

La Ve République est instaurée au beau milieu des Trente Glorieuses, période exceptionnelle de prospérité et de croissance. La société de loisirs émerge, à la faveur de l’instauration de la troisième semaine de congés payés en 1956, puis de la quatrième en 1965. Les Français prennent peu à peu l’habitude de partir en vacances et les dirigeants politiques vont promouvoir le tourisme de masse. Le littoral du Languedoc-Roussillon, alors constitué de landes sablonneuses et de marécages, va s’en trouver transformé.

 

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Le contexte : l’aménagement du littoral et l’émergence de six unités touristiques

Les Trente Glorieuses (1946-1975), période de croissance économique la plus longue que la France ait connue à ce jour, ont permis la mise en place de la société de consommation et de l’état providence. Le pays est à reconstruire au lendemain de la guerre, et l’industrie se modernise grâce à la mécanisation des outils de production. La voiture se démocratise, les transports se développent, pour le plus grand profit du tourisme de masse. C’est pourquoi le général de Gaulle, voulant encourager le développement du tourisme, impulse un vaste projet d’aménagement de la région Languedoc-Roussillon. Il en confie la maîtrise à son ministre de la Construction, Pierre Sudreau, qui s’inspire des idées d’Abel Thomas, déjà commissaire à l’aménagement du territoire pour le Massif central. Comme pour le centre de la France, le général de Gaulle avait pour préoccupation de dynamiser la région qui, à l’époque, était spécialisée dans la viticulture de masse. La Mission Racine, du nom du conseiller d’État, Pierre Racine, est donc mise en place en 1963.

L’objectif est simple : aménager le littoral afin de désengorger la Côte d’Azur et retenir les milliers de touristes qui traversent la région pour rejoindre les plages espagnoles, en édifiant des ensembles proposant des équipements de loisirs sportifs et ludiques, cours de tennis, mini-golf, discothèques…

Le projet de la Mission Racine fut le premier d’une telle ampleur, entièrement supervisé par l’État. Ce dernier souhaitait à la fois s’assurer d’une urbanisation harmonieuse et éviter la spéculation foncière. Pour ce faire, plusieurs unités touristiques ont été conçues, associant les anciennes stations, modernisées pour la circonstance, et une ou plusieurs stations balnéaires créées ex-nihilo.

Pour mener à bien son projet, l’État rachète plus de 25 000 hectares de terrains, assèche les marécages, reboise les massifs et met en place un réseau d’assainissement des eaux. Chaque unité touristique s’est dotée de toutes les infrastructures nécessaires, voirie, réseau d’égouts, adduction d’eau… ainsi que des ports de pêche et de plaisance.

De 1963 à 1983, la Mission Racine va faire émerger le long des côtes languedociennes six unités touristiques, composées d’une ou plusieurs stations balnéaires que sont d’est en ouest ; La Grande Motte, Le Bassin de Thau, Gruissan, le Cap d’Agde, Port Leucate-Port Barcarès et Saint-Cyprien. Ainsi, chaque touriste peut trouver son lieu de villégiature idéal parmi les stations familiales, festives, sportives ou celles tournées vers la nature.

Aujourd’hui, le littoral languedocien accueille chaque année plus de 8 millions de vacanciers et le tourisme est désormais un des secteurs phares du territoire Languedoc-Roussillon avec l’agro-alimentaire et le bâtiment.

 

 

Au compteur

1 200

hectares de terres achetées par l’état avant le lancement de la Mission Racine.

 

25 000

hectares de Zones d’Aménagement Différé (ZAD), créées par l’Etat.

 

500 000

C’est l’objectif du nombre de création de lits.

 

180

C’est le nombre de kilomètres de littoral aménagé.

 

 

Dans le rétro

1936

Le gouvernement du Front populaire accorde aux travailleurs deux semaines de congés payés et obligatoires, par an.

1956

Octroi de la troisième semaine de congés payés.

1963

Création de la mission interministérielle pour l’aménagement touristique du Languedoc-Roussillon.

1965

Les congés payés passent à 4 semaines.

1982

Les congés payés sont fixés à 5 semaines.

 

 

Et en même temps...

Le Cap d’Agde

Extension balnéaire de l’antique cité d’Agde, le Cap d’Agde a été construit au pied du Mont Saint-Loup, suivant les plans de l’architecte Jean Le Couteur. C’est aujourd’hui une station balnéaire axée sur les loisirs et la culture.

 

Port Leucate

Ancienne île devenue presqu’île, elle se situe à l’entrée du Parc national régional de la Narbonnaise en Méditerranée. La création de Port Leucate a commencé par la construction du village de vacances des Carrats, ensemble de petits bungalows de forme cubique, dotés de patios et de toits terrasse. Au-delà de cette conception architecturale, le village a été pensé pour favoriser les échanges entre vacanciers, autour de placettes et d’aires de jeux. Ce village est aujourd’hui inscrit à l’inventaire des monuments historiques.

 

Port Barcarès

C’est à Port Barcarès qu’est né le premier édifice de la Mission Racine, le Lydia, paquebot danois construit en 1931 et volontairement ensablé sur la Grande Plage le 11 juin 1967. Il est le symbole de cette station balnéaire.

 

Gruissan

C’est avec la création de la station balnéaire de Gruissan que s’achèvera la Mission Racine. Raymond Gleize en sera l’architecte. Celui qui a voyagé en Afrique du Nord va s’inspirer de l’architecture du Maghreb et opter pour les immeubles en voûtains, véritable dépaysement pour les touristes. Tout comme la Grande Motte et le Cap d’Agde, le port de Gruissan est aujourd’hui labellisé « Patrimoine du XXe siècle ».

 

 

De l’utopie à la réalité : naissance de la Grande Motte

Port et immeubles de la Grande Motte

Parmi les stations balnéaires créées ex-nihilo, dans le cadre de la Mission Racine, la Grande Motte constitue un exemple à part en terme de conception et d’architecture. Les plans réalisés par Jean Balladur, en charge du projet d’aménagement de la ville mais également de Port Camargue, cassent les codes architecturaux traditionnels. Inspiré par les temples précolombiens, sortes de pyramides tronquées Jean Balladur dira « J’ai donné ce gabarit aux immeubles de la Grande Motte parce qu’il est à l’image des collines qui manquent à cette étendue plate ». Chaque immeuble, orienté non pas face à la mer mais en perpendiculaire du littoral afin de doubler le nombre d’appartements ayant vue sur la mer, se dote de grandes terrasses pour que chacun puisse profiter du soleil. Les espaces verts sont privilégiés, occupant aujourd’hui près de 70% de l’espace urbain et créant une véritable symbiose entre le bâti et le végétal.

Immeuble de la Grande Motte

Pour dépayser les vacanciers, la station balnéaire doit être différente de la ville. Architecte humaniste, Jean Balladur va redoubler d’ingéniosité afin que les vacanciers se sentent bien sur leur lieu de villégiature. Rien n’est laissé au hasard, pas même le mobilier urbain, dessiné par l’architecte lui-même. Il boude le concept, pourtant développé dans les anciennes stations balnéaires, de boulevard de bords de mer, permettant aux voitures de longer la plage. La place est laissée aux piétons et des parkings sont construits pour garer les voitures.

Ainsi, pendant 20 ans Jean Balladur va donner vie à son utopie, faisant sortir de terre, outre des logements, un port de plaisance, une église, une école et même un cimetière où il est aujourd’hui enterré.

 

 

Les influents

Pierre Racine

(1909 – 2011)

Haut fonctionnaire et président de la commission interministérielle pour l’aménagement du littoral Languedoc-Roussillon.

 

Pierre Sudreau

(1919-2012)

Ministre de la Construction de 1958 à 1962, c’est lui qui va approuver l’idée d’Abel Thomas, d’aménager le littoral languedocien.

 

Abel Thomas

(1920-2003)

En 1959 alors qu’il est commissaire à l’aménagement du territoire pour le Massif central,
Abel Thomas va avoir l’idée d’aménager le littoral du Golfe du Lion.

 

Jean Balladur

(1924 – 2002)

Cousin d’Edouard Balladur, et diplômé d’architecture en 1953,
c’est « l’inventeur » de la Grande Motte.

 

 

L’indiscret

De l’humaniste…

Pour justifier ses choix d’aménagement, Jean Balladur dira « J’estimais que mon devoir était de bien loger des hommes, des femmes et des enfants plutôt que des voitures »

… À l’humoriste

Certaines façades des pyramides reprennent les courbes d’un maillot de bain quand d’autres représentent le nez emblématique du général de Gaulle.

Mariage et fiançailles

À Gruissan, la tradition voulait que le futur marié envoie un gâteau à la mère de sa promise, en guise de demande en mariage.

Le petit prince

À la mort de son père, Pierre Sudreau est placé en pension où il s’ennuie. Après la lecture de Vol de nuit, il entretient une correspondance avec Saint-Exupéry. La légende veut que ce dernier se soit inspiré de Pierre Sudreau pour créer son personnage du Petit Prince.

Carte d’Europe

Mediterraneus

Le terme Méditerranée vient du latin mediterraneus qui veut dire « au milieu des terres », il lui est donné au Ve siècle pour la différencier de l’Atlantique.

 

 

 

 


Vu par…
Christine Fumagalli,

Présidente du réseau ORPI.

 

La création de la station balnéaire de la Grande Motte a été une sacrée histoire et une belle aventure. L’aménagement du littoral languedocien a été ainsi un des plus grands chantiers jamais lancé en France, dans une période favorable à l’extension du tourisme. De toutes les nouvelles villes sorties de terre, c’est sans doute la Grande Motte qui a le plus marqué les esprits, par son ampleur et son esthétisme. Jean Balladur était plus qu’un architecte, c’était un urbaniste. Aujourd’hui, le littoral languedocien est l’une des destinations favorites des Français.

Ce territoire propose, en effet, différents types d’hébergements adaptés à toutes les bourses.

Ainsi, dans certains secteurs, il est possible d’acquérir un pied-à-terre, à proximité de la mer, pour un budget somme toute raisonnable. Si les logements sont essentiellement des résidences secondaires, on note une tendance, ces dernières années, à l’augmentation des résidences principales. Outre des retraités qui viennent s’installer sur le littoral, on constate également l’arrivée d’actifs travaillant dans les grandes villes avoisinantes.

 

 

 

 


Crédits photos : Shutterstock – Illustration : Mikael Moune